La platisphère menace les océans

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La plastisphère, cet écosystème qui menace les océans.
Que sont devenus les océans?

Par Louise Roberge

Après 60 ans d’une consommation planétaire de produits à base de plastique, les océans se sont transformés en dépotoirs flottants si bien qu’un nouvel écosystème océanique fait son apparition.

Il existe maintenant des îles flottantes à la surface de tous les océans. Les courants circulaires, appelés « gyres océaniques », ont concentré les déchets de plastique dans le Pacifique Nord et Sud, dans l’Atlantique Nord et Sud, dans l’océan Indien. Même une mer intérieure, la Méditerranée, est recouverte de ces déchets.

Au total, on évalue que les 192 territoires, dont les frontières touchent les océans, déversent environ 10 millions de tonnes de matières plastiques par année. « C’est devenu un phénomène océanographique planétaire qui nous force maintenant à agir », affirme Kara Lavander Law, océanographe à l’école d’océanographie Sea Education Association, à Woods Hole (États-Unis).

Cette océanographe étudie depuis de nombreuses années la gyre de l’Atlantique Nord. Elle constate que les plastiques des gyres sont composés à 90 % de tout petits fragments (Photo : Radio-Canada/Découverte). Sous l’action des rayons ultraviolets, de la chimie des eaux salées et des microorganismes, de gros objets, comme les téléphones ou les bouteilles se décomposent graduellement et forment une soupe de microplastiques.

Selon les endroits, on évalue que les petits fragments constituent de 80 % à 90 % de tout le plastique océanique.

Le plastique océanique colonisé

« La nouvelle, c’est que nous découvrons que ces gyres de plastique ont un impact direct sur l’écosystème des océans », soutient Linda Amaral Zettler, biologiste au Marine Biological Laboratory de Woods Hole. Elle constate, avec le biologiste Erik Zettler, que toute une faune de microorganismes vit directement sur le plastique et s’en nourrit : des algues diatomées et des bactéries de toutes sortes.

La bactérie qui inquiète le plus ce couple de chercheurs est le Vibrio qui fait partie d’une classe de bactéries dont la plus connue est celle qui cause le choléra chez l’humain. Cette même bactérie que l’on retrouve sur le plastique océanique s’attaque au système digestif des poissons.

M. Zettler souligne que « Trente minutes après son arrivée dans l’océan, un plastique est colonisé. S’il flotte dans une aquaculture, il a le potentiel de la contaminer. On est déjà exposés au plastique dans notre
alimentation et notre environnement. Il est encore trop tôt pour mesurer l’impact du plastique océanique sur notre santé. »

Les derniers travaux du chercheur espagnol Andrés Cózar confirment que la Méditerranée est maintenant recouverte de déchets de plastique. Il n’y a pas de gyre dans cette mer intérieure. Les plastiques se dégradent sur place lentement. L’inquiétude est de savoir jusqu’où la contamination du plastique se rend dans la chaîne alimentaire.

Les solutions

Actuellement, un projet fait beaucoup parler de lui : l’Ocean Cleanup du Néerlandais Boyan Slat. Le jeune homme affirme avoir trouvé la solution : arrimer au fond marin une immense barrière de plusieurs centaines de kilomètres qui amasserait passivement tout le plastique d’un gyre. Il y travaille activement avec l’aide de chercheurs intéressés par l’idée.

Cependant, beaucoup d’océanographes et de biologistes qui connaissent bien l’état des lieux jugent le projet irréaliste. Eric Kettler précise : « C’est une idée intéressante, mais on risque de faire plus de mal que de bien. Il ne parviendra pas à ramasser uniquement du plastique. Sa barrière risque d’endommager tous les organismes de surface, y compris le plancton. On ne veut certainement pas endommager cela. »

Existe-t-il une autre solution? Oui : réduire l’apport de plastique océanique à la source. À Baltimore, l’inventeur John Kellett a construit une plateforme flottante à l’embouchure du fleuve Jones Fall, la Water Wheel. Cette roue à aubes très esthétique fonctionne aux énergies solaire et hydraulique. Elle actionne un convoyeur qui amasse jusqu’à 20 tonnes de plastiques par jour (bouteilles, contenants de plastique et objets de toutes sortes).

M. Kellet affirme que « Après un an, mon projet intéresse déjà une quarantaine de pays. Mais je ne vois pas mon invention comme la solution au problème. C’est d’abord et avant tout un problème d’éducation et de gestion des déchets. C’est ça, la solution. »

Selon les évaluations de Kara Lavender Law, la quantité de déchets de plastique devrait décupler d’ici 10 ans. Les principaux contributeurs sont les pays en émergence, notamment la Chine, l’Indonésie, l’Inde et le Brésil.

Les microbilles de plastique

C’est ce qui nous concerne tous car une des formes les plus insidieuses de pollution par le plastique demeure les microbilles. On les retrouve dans des dizaines de produits d’hygiène corporelle, dont les pâtes dentifrice, les shampoings et les crèmes exfoliantes. Un seul tube d’exfoliant peut contenir jusqu’à 330 000 microbilles.

Ce sont des billes de polyéthylène ou de polypropylène de moins d’un tiers de millimètre qui passent outre nos systèmes de traitement des eaux usées. Dans l’écosystème, elles deviennent une source alimentaire pour le zooplancton et les poissons.

Jusqu’à présent, aucun pays n’a de loi pour les interdire. Au Canada, un projet de loi fédérale est à l’étude.  Récemment, certains des plus importants manufacturiers ont affirmé qu’ils retireront graduellement ces billes de leurs produits pour les remplacer par des noyaux de fruits biodégradables ou du sable.
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Informations tirées du reportage de Michel Rochon, Chantal Théoret et Pier Gagné, présenté à l’émission Découverte le 18 octobre 2015, sur ICI Radio-Canada Télé.

[Septembre 2016]